dimanche 10 février 2013

Le marché mondial de la traduction et les 5 forces de Porter

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Ce billet est la deuxième partie d’un triptyque intitulé « Moi et les autres » :
  1. Se (faire) connaître comme traducteur
  2. Le marché mondial de la traduction et les 5 forces de Porter
  3. Identifier MON propre marché de la traduction pour me positionner par rapport à la concurrence
(P.S. Ce billet a également été réélaboré pour insister sur le seul aspect économique de ce marché, puis traduit en anglais).

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Dans mon précédent billet j’observais qu’avant de se faire connaître comme traducteur il faut d’abord se connaître en tant que traducteur, et que cette connaissance professionnelle de soi, condition sine qua non, a un corollaire immédiat : nécessairement connaître 1) le marché de la traduction en général, et 2) son propre marché en particulier.

1) CONNAÎTRE LE MARCHÉ DE LA TRADUCTION EN GÉNÉRAL

La notion de « marché de la traduction » est extrêmement vague et fuyante, mal définie, voire indéfinissable, insaisissable, même.

Je vais pourtant tenter de tracer brièvement les contours de quelques « marchés » :
  • Le marché « mondial » de la traduction
  • Le marché « chinois » de la traduction
  • Le marché « européen » de la traduction
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  • Le marché « mondial » de la traduction
Pendant de nombreuses années, il fut pratiquement impossible d’avoir une idée précise de ce que pouvait représenter un marché « mondial » de la traduction.

Jusqu’à ce qu’arrive Common Sense Advisory, CSA pour les intimes, fondée en 2001 par Donald A. DePalma et Renato S. Beninatto, une société de recherche indépendante qui publie un rapport annuel sur l’évolution du marché « mondial » de la traduction, grâce auquel on en découvre chaque année davantage et qui est probablement devenu « la » référence en la matière.

Or que dit la dernière mouture de ce rapport (version publiée en mai 2012) ?

Qu’en 2012 le marché de la traduction « pesait » 33,5 milliards de $, chiffre qui devrait passer à 37,6 en 2013, soit une progression prévue d’env. 12,5%.

Mais prenons le C.A. global 2012 pour référence (33,5 milliards de $), ainsi réparti :
  • Europe 49,38 % 
  • Amérique du Nord 34,85 % 
  • Asie 12,88 % 
  • Océanie 2,00 % 
  • Amérique Latine 0,63 % 
  • Afrique 0,27 %
Nous avons donc l’Europe avec un C.A. de 16,5 milliards de $ qui se taille la part du lion (dont 7,6 Mds $ pour la seule Europe de l’Ouest), suivie par l’Amérique du Nord avec 11,7 milliards de $, puis l’Asie avec 4,3 milliards de $.

Dernière estimation : à l’horizon 2015, le marché mondial devrait « valoir » 47,3 milliards de $, soit une hausse dépassant 40% par rapport à 2012.

Comme je vous l’ai dit, l’étude CSA est la référence en la matière, or pour autant ces chiffres sont-ils fiables ?

Essayons de nous faire une idée en commençant par vérifier avec l’Asie, et plus spécialement avec la Chine.

  • Le marché « chinois » de la traduction
Le 6 décembre 2012 la TAC (Translators Association of China) a fêté à Beijing ses trente ans d’existence, et publié pour l’occasion le "Report on 2012 China's Language Service Industry Development", qui est selon les mots de M. Guo Xiaoyong, vice-président de la TAC, « le premier rapport publié par l'industrie chinoise de la traduction depuis la fondation de la République populaire de Chine en 1949 » (the first authority industry report released by the Chinese translation industry since the People's Republic of China was founded in 1949), destiné à servir de référence pour une "planification scientifique" de l'industrie des services linguistiques en Chine.

Donc selon ce rapport très « officiel », le C.A. dégagé par l’industrie des services linguistiques en 2011 a été de 20 milliards de $ (125 milliards de Yuans), en progression de 26% par rapport à 2010.

En termes d’emplois, cela se traduit (c’est le cas de dire) par 1,2 million de salariés dans l’industrie des services linguistiques, dont 640 mille traducteurs (53,8 % du total).

Là encore les prévisions pour 2015 envisagent un C.A. plus que doublé, à presque 42 milliards de $ (260 milliards de Yuans), pour 2 millions d’emplois.

Des chiffres fortement discordants avec ceux de CSA, qui prévoit tout juste 5 milliards de $ de plus en 2015 (47,3 Mds $), mais pour l'ensemble du marché mondial, cherchez l'erreur !

De plus avec un C.A. 2012 de tout juste 4,3 milliards de $ pour l’Asie, et en posant comme hypothèse que la Chine en réalise à elle seule environ 1/4 (les autres principaux pays étant le Japon, Taïwan, la Thaïlande, Singapour, la Corée, l’Inde…), cela nous ferait pour CSA un C.A. d’à peine 1,1 milliard de $ pour la Chine, totalement incompatible avec les résultats de la TAC, quand bien même relatifs à l’année précédente !

Car si l’on considère par « industrie des services linguistiques » un champ d’application ne se limitant pas à la traduction, on peut raisonnablement envisager que 53,8% des salariés de cette industrie produisent 53,8% du C.A., soit largement plus de 10 milliards de $ pour la seule traduction en 2011, 10 fois plus que l’évaluation de CSA pour 2012.

Et pourtant, CSA reste « la » référence. Pour en donner un exemple, citons une étude récente (publiée le 15 mai 2012), commanditée par le Bureau de la traduction du gouvernement du Canada à PricewaterhouseCoopers s.r.l., pour effectuer une analyse comparative « sur cinq organisations canadiennes et trois organisations internationales qui offrent toutes des services langagiers », en dressant d’abord le « cadre sur lequel fonder l’analyse comparative », et en commençant donc par donner un panorama de l’Industrie mondiale des services langagiers (section 1.2.) :
L’industrie des services langagiers est de nature mondiale; elle comprend plus de 25 000 organisations offrant des services langagiers dans 152 pays. L’industrie internationale a les caractéristiques suivantes :

• Le marché est fortement fragmenté; les 50 plus grandes organisations offrant des services langagiers génèrent seulement 4 milliards de dollars américains dans ce marché de 31 milliards de dollars américains.

• Le marché des organisations offrant des services langagiers croît selon un taux annuel de 7,41 % et devrait atteindre les 38,96 milliards de dollars américains en 2014. La plupart des recettes continuent d’être associées aux services de traduction.
Donc ce sont bien là des chiffres repris à l’identique sur l’étude 2011 de CSA, quand bien même le rapport ne cite pas sa source pour ce passage.


Une autre étude importante donne une idée des divergences entre une recherche et l’autre, et de la difficulté de cerner le problème avec précision.

Il s’agit du rapport d’Ambient Insight, publié en avril 2012, intitulé « The Worldwide Market for Digital English Language Learning Products and Services: 2011-2016 Forecast and Analysis », qui nous donne en 2011 un chiffre d’affaires global pour l’industrie linguistique de 82,6 milliards de $, dont 58,2 pour l’apprentissage des langues et 24,4 pour l’industrie GILT : Globalisation, Internationalisation, Localisation & Traduction.


Soit 7 milliards de $ de moins que CSA pour la même année

  • Le marché « européen » de la traduction
Selon CSA, nous avons en 2012 une Europe avec un volume de 16,5 milliards de $, dont 7,6 Mds $ pour la seule Europe de l’Ouest.

Côté Union européenne, une récente recherche - très complète - publiée en juillet 2012, menée dans le cadre des études sur la traduction et le multilinguisme, intitulée « The Status of the Translation Profession in the European Union » (voir également les documents sources), n’aborde malheureusement pas l’aspect économique ; il faut donc se reporter à l’étude précédente de la direction générale de la traduction, datée 2009, sur la taille de l’industrie linguistique en Europe, qui évaluait le marché à 8,4 milliards d’€ en 2008, avec un taux de croissance annuel estimé supérieur à 10% et des prévisions de 16,5 milliards d’€ en 2015.

L’auteur précisant toutefois qu’il s’agit là d’une projection prudentielle, quand bien même « hautement spéculative » en raison des informations trop fragmentées sur l'industrie, dont la valeur réelle pourrait fort bien dépasser 20 milliards d’€ d'ici 2015. (Although this forecast is highly speculative due to fragmented information available on the industry, it should be considered conservative. Further research is required to confirm that the real value of the language industry can be expected to be well above 20 billion € by 2015.)

Des estimations tout à fait vraisemblables, surtout si l’on tient compte qu’un dixième de ce C.A., soit 2 milliards d’euros, était déjà réalisé en 2010 par l'EPO, avec un coût moyen de 75,15 € par page traduite…

Quant à la projection de CSA pour 2015 elle est de 23,4 milliards de $ en Europe, donc en tenant compte du change, nous y sommes plus ou moins.

Il y a toutefois un chiffre dans l’étude 2012 que je trouve étonnant. Il est cité à l’annexe B : Why there are about 333,000 professional translators and interpreters in the world.

Là encore, une interprétation prudentielle, largement plus basse que les 700 000 estimés par CSA (Beninatto et al.) en 2008.

Et pourtant, comment concilier cette fourchette de 333 000 / 700 000 traducteurs et interprètes professionnels dans le monde, avec les 640 mille traducteurs uniquement en Chine, calculés pour la seule année 2011 dans le "Report on 2012 China's Language Service Industry Development" publié par la TAC ?

Car si l’on accepte ce chiffre, cela veut dire que nous sommes plus près d’un million de traducteurs/interprètes professionnels au niveau global, dont les 2/3 en Chine et le dernier tiers dans le reste du monde !

Comme toujours, le marché chinois est le plus insaisissable, selon la meilleure tradition de l’Empire du Milieu, mais pour une population qui représente grosso modo 1/5e de l’humanité, cette donnée est loin d’être invraisemblable !

Donc, en conclusion, si l’on prend un C.A. global de 43,4 milliards de $ pour le marché de la traduction en 2012 (en remplaçant le 1,1 Md $ du marché chinois selon CSA, par les 10 Mds $ extrapolés du rapport TAC), cela nous donne un C.A. annuel généré par traducteur/interprète de 43 400 $, plutôt dans la moyenne des tarifs que nous connaissons habituellement !

Je vous l'accorde, c'est une moyenne à la Trilussa (célèbre poète romain du XIXe dont l’idée de statistique dit à peu près ceci : prenons deux personnes, une des deux mange à elle seule deux poulets entiers, en moyenne ça fait un poulet chacun…), mais bon, que voulez-vous, statistiquement, ce n’est pas faux…

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Voici ce que l’on peut dire aujourd’hui sur le poids du « marché » de la traduction. D’aucun(e)s pourront penser que l’on compare des torchons et des serviettes et que tout cela n’a aucune valeur, et pourtant c’est le top du top des études récentes effectuées en la matière, un repère qui a au moins le mérite d’être positif.

Bien. Mais à mon niveau, maintenant que je sais ce qui précède, j’en fais quoi de ces données ? Rien !

Tout au plus je me console et me motive en pensant qu’au minimum je suis sur un marché porteur, non pas en récession mais en progression constante, un marché de la traduction qui a de l’avenir, destiné à s’élargir, ce qui est plutôt une bonne nouvelle dans la réalité économique actuelle…

Reste à déterminer où suis-je sur ce marché, quel est mon positionnement par rapport à la compétition ?

Or pour m’en faire une idée plus précise, je dois le segmenter le plus finement possible : répartition géographique, nationale, régionale, locale, répartition linguistique, répartition sectorielle, etc.

Je dois connaître MON marché, unique et différent de celui du voisin.

1 traducteur = 1 marché = 1 recherche

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2) CONNAÎTRE « SON » MARCHÉ DE LA TRADUCTION EN PARTICULIER

Nous avons vu un peu la « valeur » de ce marché mondial de la traduction, mais quelle est sa « nature » ? Pour tenter de mieux comprendre, j’ai adapté le modèle des 5 forces de Porter au monde de la traduction. Voici ce que ça donne :


Nous verrons dans la troisième et dernière partie de ce triptyque comment l’utiliser pour apprendre à mieux nous positionner par rapport à la concurrence, que je définis comme un mix nécessaire entre compétition et coopétition.

Car si le modèle des 5 forces de Porter est essentiellement « concurrentiel », où toutes les forces en jeu sont en tension permanente (une tension qui s’exerce de façon prépondérante au niveau des prix, mais pas seulement), adjoindre la coopétition à la compétition permet de canaliser les tensions pour tirer profit des forces en présence : transformer les menaces en avantages grâce à la compétition coopérative entre des acteurs autrement rivaux, afin d’exploiter les complémentarités possibles et souhaitables entre fournisseurs, clients, concurrents – existants, potentiels et nouveaux –, et produits de remplacement.

À suivre dans un prochain billet

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