jeudi 19 février 2026

Le fusible

[ Préface à mon dernier essai, intitulé De maillons faibles à maillons fiables : refonder le (monde du) travail à l'ère de l'IA ]

Je suis traducteur-interprète de métier depuis plus de 40 ans. Un jour quelconque, en 2025, je vois apparaître en bas de l’interface d’un LSP, une phrase très brève, sobre, presque administrative, comme un élément de langage parmi d’autres. Elle ne cherche pas à convaincre, encore moins à impressionner. Elle se contente d’énoncer une évidence censée rassurer au moment où l’on change les outils et les procédures, et où l’on demande à des professionnels de faire confiance à un flux qu’ils n’ont pas conçu :

« You remain in control of the final product. »

Littéralement, vous avez le contrôle du produit final.

Je pourrais disserter longuement sur la traduction de cette phrase, tout sauf simple, tant les non-dits dont elle est porteuse sont nombreux. Mais passons.

On la retrouve dans les formations, les guides d’utilisation, les webinaires, les échanges avec les donneurs d’ordre. Elle a pour fonction d’apaiser : malgré l’automatisation, malgré la réorganisation des workflows, malgré des systèmes capables de produire plus vite, l’humain resterait au centre. Il garderait la main, le dernier mot, bref, la responsabilité.

Et pourtant, tout commence précisément là. Non pas dans une grande annonce, ni dans une rupture spectaculaire, mais dans cette formule répétée, banalisée, installée dans le quotidien. On ne rappelle pas à quelqu’un qu’il continue d’avoir le contrôle si rien n’a bougé. On ne rassure pas sur le dernier mot si l’essentiel du texte n’est pas déjà écrit. On n’insiste pas sur la responsabilité finale si, en amont, quelque chose s’est déplacé dans la chaîne.

Décrivons la scène d’une journée normale, qui commence comme les autres, et pourtant ce n’est déjà plus tout à fait la même journée qu’il y a quinze ans, qu’il y a dix ans, parfois même qu’il y a cinq ans. Les fichiers sont déjà là, prêts à être traités. Ils ont été segmentés, analysés, préparés. Le projet a une échéance, un volume, un tarif, un standard implicite, et ce standard, de plus en plus souvent, est celui du « good enough » — suffisamment bon pour passer, pour livrer, pour que l’on n’y revienne pas.

La première version existante a été générée automatiquement.

Le traducteur n’arrive pas devant un texte source qu’il doit reconstruire patiemment, phrase après phrase, dans une autre langue. Il arrive devant un texte cible, déjà là, qu’il doit stabiliser. Ce renversement a l’air minime — après tout, il s’agit toujours d’un texte à lire, d’une langue à maîtriser, d’un sens à faire tenir. Pour autant, cette nouvelle donne change totalement, bouleverse même, le rapport au travail.

Dans les deux cas, je lis, je comprends, j’ajuste, j’écris. Mais dans un cas, je construis ; dans l’autre, je corrige. Dans un cas, je maîtrise le chemin ; dans l’autre, je juge un résultat. Dans un cas, le texte est une matière qui résiste et que je façonne ; dans l’autre, le texte est une surface déjà lissée (en apparence) que je dois contrôler, sécuriser, valider.

Le texte est globalement correct. Parfois même étonnamment fluide. Le sens général est respecté, les structures tiennent, les phrases s’enchaînent. Ce n’est pas un charabia. Ce n’est pas une suite de contresens grossiers. C’est aussi cela qui rend la situation nouvelle : l’erreur n’est plus toujours un choc ; elle devient une nuance perdue, une ambiguïté déplacée, un implicite mal transposé, un registre légèrement faux. Le texte « passe », mais il n’est pas fiable au sens où l’on attend qu’un document engageant — juridiquement, commercialement, symboliquement — soit maîtrisé.

Il y a des glissements. Des approximations. Des contresens discrets, parfois d’autant plus dangereux qu’ils ne sautent pas aux yeux. Il y a des formulations « acceptables » qui sont faussées : un terme trop générique qui affaiblit une obligation ; une modalité mal rendue qui transforme une recommandation en promesse ; une phrase trop affirmative là où le texte source ménageait une réserve. Et parce que tout est globalement correct, la vigilance doit être totale : l’erreur n’est plus un signal, c’est une possibilité diffuse qui se loge dans les interstices.

Le traducteur vérifie. Je remplace un mot, reformule une phrase, précise une intention, rétablis une cohérence terminologique. Je fais ces gestes minuscules qui, mis bout à bout, doivent transformer un texte « acceptable », mais incomplet, en texte fiable. Une activité chronophage. Un travail qui demande une double attention continue (texte source et texte cible) et, surtout, du jugement : je dois comprendre ce qui est dit, ce qui est déjà « traduit », mais aussi ce qui est sous-entendu ; sentir ce qui sonne juste et ce qui sonne faux ; repérer les erreurs qui n’ont pas la forme d’erreurs. Autrement dit, je dois faire exactement ce que les systèmes automatisés ne savent pas encore (et ne sauront probablement jamais) faire de manière robuste : valider la fiabilité, garantir la qualité et en assumer toute responsabilité.

« You remain in control of the final product. »

Rien de tout cela n’a disparu. La compétence est toujours là. Le besoin est toujours là. Le métier, en apparence, existe encore. Mais quelque chose s’est déplacé : l’intervention humaine arrive plus tard dans le processus. Elle se situe en fin de chaîne. Et quand on est en fin de chaîne, on n’hérite pas seulement d’un texte : on hérite d’un rythme, d’une économie, d’une organisation. On hérite de choix qui ont été faits ailleurs — choix de délai, de coût, de seuil de qualité, de tolérance à l’imprécision — et l’on doit, pourtant, endosser le résultat.

Pendant longtemps, la traduction a été un métier à part entière au plein sens du terme. Le traducteur ne se contentait pas d’intervenir à la marge sur un texte existant : il en maîtrisait la production de bout en bout. Il recevait un document, en comprenait les enjeux, reconstruisait le sens dans une autre langue, assumait chaque choix lexical, chaque nuance, chaque formulation. La qualité du résultat dépendait directement de son travail, et cette responsabilité totale allait de pair avec un contrôle total sur le processus. Le lien entre compétence, production et responsabilité était direct, lisible, cohérent : ce que l’on payait, ce n’était pas une « finition », c’était une construction.

Puis le modèle a commencé à se transformer, non pas brusquement, mais par étapes. L’apparition de la localisation a marqué un premier tournant. Traduire ne consistait plus seulement à transposer un texte, mais à l’adapter à des marchés, à des contextes, à des contraintes techniques. Les projets se sont structurés, les volumes ont augmenté tout en impliquant des délais raccourcis. La traduction est entrée dans des chaînes de production plus larges, avec des chefs de projet, des outils de mémoire, des bases terminologiques, des validations intermédiaires. Ce n’était pas encore une rupture, mais c’était déjà un déplacement : d’artisanale, le métier se branchait sur une logique industrielle.

Progressivement, le travail s’est fragmenté. Le texte a cessé d’être un ensemble continu pour devenir une succession de segments. La production a été découpée en tâches : préparation, extraction, alignement, traduction, révision, contrôle qualité, intégration. Une part de la compétence s’est déplacée vers des procédures ; une part de la qualité, vers des standards ; une part du pilotage, vers des dispositifs. Le traducteur, autrefois responsable d’un tout, est devenu un maillon parmi d’autres. Cette fragmentation n’était pas en soi illégitime : elle répondait à des volumes, à des contraintes, à des environnements techniques. Mais elle changeait une chose essentielle : elle dissolvait la maîtrise globale du processus dans une pluralité d’étapes dont personne ne possédait plus, à lui seul, la totalité.

Avec l’arrivée de systèmes de traduction automatique de plus en plus performants, cette fragmentation a changé de nature. Une large partie de la production s’est déplacée en amont. Le texte n’était plus seulement une matière à transformer, mais une base déjà transformée, qu’il fallait corriger, stabiliser, adapter. Le travail humain s’est concentré sur les derniers pourcents : non plus produire de bout en bout, mais juste rendre présentable et fiable.

C’est ici que le glissement devient visible dans sa dimension économique. Là où la traduction était rémunérée comme un acte de production, la post-édition est rémunérée comme un acte de finition (sans parler aujourd’hui de post-éditer la post-édition automatique…). Dans de nombreux cas, la rémunération s’est contractée jusqu’à représenter une fraction de ce qu’elle était auparavant — parfois autour de trente pour cent du tarif initial : là où j’étais rémunéré 100 €, je ne gagne plus que 30 € ; en clair, ce n’est plus « je prends 30 », mais « j’en perds 70 ». Le raisonnement semble simple : si la machine fait l’essentiel, l’humain ne fait plus que « finaliser ». Et pourtant ce raisonnement inverse souvent la réalité du risque : car l’essentiel, dans un texte qui engage, n’est pas la production brute ; c’est la fiabilité du produit final.

Or ce qui frappe, c’est que la responsabilité, elle, n’a pas suivi la même courbe.

Le donneur d’ordre continue d’attendre un résultat final irréprochable. Le texte est livré sous la responsabilité du traducteur. Si un contresens subsiste, si une ambiguïté juridique se glisse dans un contrat, si une formulation pose problème, c’est vers lui que l’on se tourne. Le système en amont — les outils, le workflow, les arbitrages de coût et de délai, les décisions de production — disparaît derrière la validation finale. La qualité, dans les discours, devient un attribut du système, largement vendu dans l’argumentaire marketing ; dans les faits, elle reste une obligation du professionnel.

La logique est claire, même si elle n’est jamais formulée ainsi : la production est industrialisée, la valeur est fragmentée, mais la responsabilité est concentrée.

C’est ici que la phrase prend son sens véritable : « You remain in control of the final product. »

Elle dit : vous gardez le dernier mot. En vrai, elle signifie : vous gardez juste la responsabilité.

Or il peut y avoir un abîme entre « dernier mot » et « contrôle ». Car le contrôle, au sens fort, ne se réduit pas à pouvoir corriger. Le contrôle, c’est maîtriser le processus : connaître les conditions de production, avoir le temps d’examiner, pouvoir remonter en amont, refuser un flux, exiger une clarification, négocier un standard, choisir un niveau de qualité. Le « dernier mot » peut n’être en aval qu’un geste de validation sous contrainte — un oui ou un non prononcé à la fin d’une chaîne dont on ne modifie ni la vitesse, ni l’économie, ni la logique.

Et c’est là qu’apparaît une position très particulière, et profondément moderne (quand bien même la modernité, ici, ne rime pas avec le progrès). Le professionnel devient à la fois moins central dans la production et plus central dans la responsabilité. Il se retrouve chargé de garantir un résultat qu’il ne produit plus entièrement, et presque toujours sans disposer des moyens nécessaires pour le garantir sereinement, ni en temps ni en argent. Il devient l’interface humaine d’un processus qui, pourtant, ne dépend plus uniquement de lui : on attend de lui la qualité finale, mais on lui retire une partie des conditions qui permettent de la construire.

Cette position, ce prologue la désigne par une image : le fusible.

Un fusible n’est pas inutile ; il est indispensable. Il protège l’ensemble. Il absorbe les tensions. Il évite les surcharges. Mais il est aussi, par définition, la pièce la plus exposée : celle qui cède en premier lorsque quelque chose dysfonctionne. Le fusible n’est pas marginal ; il est critique. Et c’est justement parce qu’il est critique qu’il est sacrifiable. Tant qu’il tient, le système fonctionne ; lorsqu’il cède, on parle d’erreur humaine — et l’on oublie, souvent, tout ce qui a précédé.

Dans la traduction, le fusible est visible à nu : rémunération fragmentée, responsabilité concentrée. Le professionnel n’est plus payé pour produire de bout en bout, mais il est tenu d’assumer de bout en bout. Il ne contrôle plus toutes les étapes, mais il porte le risque final. Ce qui s’y joue n’est pas une anecdote sectorielle : c’est une forme organisationnelle. Une manière de produire du « suffisamment bon » en industrialisant la production, puis en reportant la charge de fiabilité sur l’humain en bout de chaîne.

Ce livre ne part pas d’une théorie générale, mais de ce déplacement concret : une responsabilité maintenue, souvent accrue, alors même que les conditions de maîtrise du processus se fragmentent. À partir de ce point, il devient possible de relire autrement la grande promesse des révolutions technologiques — et de poser une question plus large : comment refonder la place de l’humain lorsque son rôle se déplace vers la fiabilité, et lorsque la solidité de l’ensemble dépend de ceux qu’on traite pourtant comme s’ils n’étaient en charge que d’une simple « finition » ?

Le terme même de « finition » paraît anodin. Il suggère ce qui vient après l’essentiel, ce qu’on ajoute une fois le travail principal accompli : un polissage, un ajustement, une retouche. Dans l’imaginaire industriel, la finition est une étape périphérique, presque cosmétique, qui n’affecte pas la structure profonde de l’objet. Du reste, le mot porte souvent une connotation péjorative : celle du cache-misère, de l’artifice qui permet de rendre présentable un produit dont la qualité (si elle existe) aurait été construite ailleurs.

Or cette représentation est extrêmement trompeuse, voire dangereuse, lorsque le cœur du travail se déplace vers la validation. Dans les métiers où un livrable engage réellement — par ses effets, ses conséquences et la responsabilité qu’il entraîne —, la « finition » n’est pas un supplément. Elle est la condition même de la fiabilité. Elle n’ajoute pas de l’esthétisme, elle retire du risque. Elle ne « peaufine » pas un résultat, elle en garantit la solidité. C’est à ce moment-là que se décident la justesse d’un terme, la portée d’une formulation, la cohérence d’un raisonnement, l’absence d’ambiguïté — autrement dit, tout ce qui fait qu’un document peut être signé, transmis, opposable, assumé, ou qu’un produit peut être livré.

Mais le problème n’est pas seulement sémantique, il est également économique. Car le niveau de rémunération accordé correspond exactement à cette définition dégradée de la « finition ». Si l’on considère que l’essentiel est fait en amont, alors ce qui reste en aval ne peut être, par construction, qu’une intervention marginale. On paie donc cette étape comme une retouche, un ajustement, un travail de surface. Le prix traduit une tâche résiduelle, rapide, presque accessoire.

Mais cette représentation inverse la réalité du risque. Car ce qui engage véritablement la responsabilité ne se joue pas dans la production brute, mais dans la validation finale. C’est à cet endroit que l’erreur devient faute, le produit vicié, l’approximation responsabilité, ou que le texte devient acte. Le système peut produire 95 % du volume ; c’est dans les 5 % restants que se décide la fiabilité réelle (l’annexe B approfondit ce point en montrant pourquoi la logique volumétrique du « 95/5 » constitue une illusion de perspective et comment elle conduit à sous-estimer la fonction décisive de la validation humaine).

Il se crée ainsi un décalage structurel : la rémunération est alignée sur l’idée d’une simple retouche finale, alors que la responsabilité, elle, reste alignée sur l’exigence d’un travail complet et parfait. On paie comme si l’on intervenait à la marge ; on exige comme si l’on maîtrisait l’ensemble. Ce décalage, profondément injuste, est également structurant : il installe l’idée que la garantie humaine est un supplément peu coûteux, alors même qu’elle est devenue la condition de durabilité du système.

C’est donc là que se noue le malentendu initial.

En effet, ce que l’on qualifie encore de « finition », par habitude, s’impose désormais comme la clé de voûte de la fiabilité de nos systèmes actuels. Pourtant, faute de mots justes pour la nommer et la reconnaître, celles et ceux qui l’exercent sont réduits au rôle d’exécutants de détail. En réalité, alors même qu’ils garantissent la solidité de l’édifice, ils se retrouvent traités comme des variables d’ajustement, en l’occurrence de simples fusibles, les « maillons faibles » du présent essai.


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