vendredi 20 juillet 2018

Exclusivité : Technicis, premier groupe français (et bientôt européen) de la traduction professionnelle

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Scoop : dix jours à peine après l'acquisition de HL Trad (qui avait été précédée en avril par celle de TextMaster), Technicis s'offre sa troisième proie pour un montant non divulgué, Telelingua, et prévoit de dégager cent millions d'euros de chiffre d'affaires pour l'exercice 2018 ! Soit, en volume, probablement plus d'un dixième du marché français de la traduction à lui tout seul : pour autant que je sache, c'est la première fois dans l'histoire de notre métier qu'un groupe français pure player annonce un pareil résultat. Mais procédons par ordre...

Fin 2017, je décide de publier une version actualisée de mon billet sur les acteurs du marché de la traduction technique en France, avec une autre approche, qui me semblait plus juste.

Dans mon premier billet, je m'étais contenté de repérer moi-même tous les renseignements glanés ici et là sur le Web, donc pour la mise à jour j'avais souhaité contacter directement chacun des 12 groupes identifiés pour en interviewer les responsables et obtenir des informations de première main, vu le peu d'infos publiquement disponibles.

Mauvaise pioche : sur ces 12 groupes, seuls 2 (je dis bien, deux, soit 17% par excès) m'ont répondu : Benjamin du Fraysseix pour Technicis, et Eric Le Poole pour HL TRAD. Les deux principaux acteurs dont l'on parle depuis ce début de mois dans l'univers plutôt fermé de la traduction en France...

À dire le vrai, la Directrice juridique et financier d'ADT International a souhaité en savoir davantage sur la publication des données qu'ils auraient été susceptibles de me communiquer ; voici ma réponse datée du 4 octobre 2017 :
Concernant la publication, c'est très simple. De même que j'ai publié en 2014 ce billet pour essayer de faire le point sur la situation des groupes français, j'envisage de publier une mise à jour début 2018 en me basant sur les chiffres 2017.
Sous forme d'un billet publié sur mon blog, exactement comme le précédent.
Mais vu qu'à l'époque j'avais recherché moi-même les données disponibles sur le Web, avec le risque d'être approximatif faute d'informations fiables, cette année je pose grosso modo à chaque groupe les questions suivantes : 

  • Confirmez-vous mes estimations de 2014, et pouvez-vous les affiner pour 2017 ? 
  • Comment voyez-vous votre groupe en 2018, voire à l'horizon 2020 ? Et plus généralement le marché de la traduction ? 
  • Côté technique, votre groupe déploie-t-il déjà des solutions de TA, et se positionne-t-il déjà sur l'IA, des technologies qui révolutionnent notre métier dès aujourd'hui, et le révolutionneront demain plus encore ? 
  • Sentez-vous libre d'ajouter quelque argument que ce soit qui vous semble pertinent et auquel je n'ai pas forcément pensé.
En essayant au final de dégager un classement aussi fiable que possible des acteurs français de la traduction, vu que toutes les études en circulation se focalisent davantage sur les grands groupes anglo-saxons, ce qui est bien dommage.

Ils n'ont jamais donné suite !

Quant à M. Eric Le Poole, il n'a pas détaillé (peut-être avait-il déjà en vue son incorporation dans le groupe Technicis...) mais a eu la grande gentillesse de me communiquer le rapport sur le marché de la traduction en France en 2017, réalisé par Konstantin Dranch pour la CNET, la Chambre Nationale des Entreprises de Traduction, autant dire les chiffres les plus récents disponibles à cette époque (le dernier observatoire de la traduction de la CNET avait comme année de référence 2009), qui parle d'un marché en expansion estimé entre 0,6 et 1 milliard d'euros de volume d'affaires, et dénombre 21807 vendeurs.

À comparer avec ma propre évaluation, légèrement inférieure, de 20735 intervenants pour ma carte de France 2017 des acteurs de la traduction :


Toujours selon ce rapport, au niveau des leaders de la croissance, Technicis arrivait en 3e position derrière Kalliopé et STAR France, et juste devant InPuzzle et HL Trad, GEDEV se plaçant au sixième rang.

En revanche, en termes de C.A., la situation était différente au niveau des principaux acteurs :


Mais ça, c'était l'année dernière ! Aujourd'hui, les choses ont considérablement évolué, et Technicis, qui était déjà aux premiers rangs, mais derrière Ubiqus (voir d'ailleurs ci-dessous ce que dit M. du Fraysseix du groupe Ubiqus, qui n'est pas un pure player de la traduction, contrairement à Technicis), annonce à présent un C.A. de 100 millions € pour 2018 (en tenant compte des acquisitions rapprochées de TextMaster en avril, de HL Trad début juillet, et du petit dernier, Telelingua, (opération finalisée aujourd'hui), qui font suite à Cogen, Translation Probst, Arancho Doc et Soget)...


Il y avait eu un signe avant-coureur ces derniers jours avec la publication par AranchoDoc d'un billet sur la World Cup Fever ! Or Telelingua avait déjà été choisie pour faire les traductions de la coupe du monde, et elle est d'ores et déjà retenue pour l'Euro 2020...

Je tiens donc ici à remercier vivement M. Benjamin du Fraysseix, qui a été le seul à répondre à mes questions en détail, de même qu'il a été le seul à m'encourager dans ma "belle ambition" et ma "belle initiative" pour tenter de "reconstituer tout le marché de la traduction française", "car je vous confirme que les indicateurs fiables de marché sont faibles" !

Certes, lorsque l'on voit le peu d'enthousiasme dont font preuve tous ses collègues, on comprend mieux les difficultés, y compris pour la CNET et la SFT, de dresser un tableau à peu près correct des acteurs de la traduction en France ! Et l'on se dit qu'un peu plus d'ouverture d'esprit ne nuirait pas...

Voici pourquoi il convient de saluer à leur juste valeur la disponibilité et le désir de transparence, pour autant que possible, de M. du Fraysseix, dont je vous propose maintenant les réponses, fournies le 4 octobre 2017 :

Q. Me confirmez-vous ces estimations, et pouvez-vous les affiner ?

R. Notre historique de CA est un panache de croissance organique et de croissance externe :
  •  2014 : 17 m€ 
  •  2015 : 24 m€ (dont 1 acquisition de 4m€) 
  •  2016 : 30 m€ (dont 1 acquisition de 4 m€) 
  •  2017 : 45 m€ (dont 1 acquisition de 12 m€) 
Q. Comment voyez-vous Technicis en 2018, voire à l'horizon 2020 ? Et plus généralement le marché de la traduction ?

R. Technicis en 2018 : nous visons une croissance organique entre 4 et 5 m€ / an et une croissance externe par an, la prochaine entre 10 et 30 m€ de CA, donc je pense que nous devrions passer autour de 60 à 80 m€ de CA à fin 2018

Technicis en 2020 : on ambitionne un CA autour de 200 m€ avec 2 acquisitions de plus qu’en 2018 et toujours une croissance organique, mais plutôt 6 – 8 m€/ an sur une base plus importante.

Q. En 2014, je définissais le site Web de Technicis "poussiéreux", ce n'est plus le cas aujourd'hui : quand avez-vous vraiment pris le virage Internet, et pourquoi ? (chose que Tradutec n'a pas encore fait, par exemple...)

R. Le fait de reprendre pour moi la direction générale de la société en 2012 a permis de tout concentrer autour d’un management simplifié et concentré sur la performance et son suivi / sa mesure (KPI / métrique) / de process de ventes et gestion de projet modernisés/ de mettre en œuvre les départements qui n’existaient pas à savoir les RH / la communication & marketing / le Vendor Management / l’IT et technologie, bref, tout repenser de A à Z, ce qui a conduit à de vraies belles améliorations, dont notre image via le site web naturellement.

Q. Côté technique, votre groupe déploie-t-il déjà des solutions de TA, et se positionne-t-il déjà sur l'IA, des technologies qui révolutionnent notre métier dès aujourd'hui, et le révolutionneront demain plus encore ?

R. Je ne peux et veux pas trop communiquer sur le sujet ;)

Q. Sentez-vous libre d'ajouter quelque argument que ce soit qui vous semble pertinent et auquel je n'ai pas forcément pensé.

R. Les acteurs que vous avez évoqué (Ortec & Ubiqus) ne sont pas concernés par le côté pure player du monde la traduction, contrairement à nous, je confirme et persiste et signe donc que nous sommes solidement installés en tête de la France et dans le top 3 à 5 en Europe.
Ubiqus par ex a le gros de son métier autour de la transcription de conférence, les badges … la traduction ne doit représenter à l’échélon global selon moi moins de 20 m€ / an. Ortec, pas la moindre idée, je ne les ai jamais vu en concurrence, pas très bon signe à priori.

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Donc, première remarque : les prévisions de M. du Fraysseix, consignées noir sur blanc en octobre 2017, évoquaient un C.A. entre 60 et 80 M€ pour 2018, or la réalité est qu'il est plutôt à 100 M€ ! Autant dire qu'il est largement en avance sur son plan de route...

Quant à l'horizon 2020, il anticipait d'atteindre 200 M€, et vu le chemin énorme que le groupe a déjà parcouru depuis 2014, il ne fait aucun doute qu'entre croissance organique, investisseurs et montages financiers il réussira la progression qu'il s'est fixé. Cependant, cela signifie réaliser 100 M€ supplémentaires sur deux ans, d'où la question que je me suis posé, et que je lui ai posé : est-ce que vous n'allez pas trop vite ?

Mon interrogation majeure portait surtout sur l'intégration post-acquisitions, autrement dit sur le fait que mener autant d'opérations de croissance externe en si peu de temps doit quand même soulever des interrogations et des problématiques nombreuses au niveau de l'intégration de toutes les nouvelles sociétés acquises !?

Comment gérer les doublons (qui ne manqueront pas), mobiliser les personnels et fédérer des équipes (notamment la R&D) qui évoluent dans plusieurs pays, avec des cultures d'entreprise différentes, etc. C'est déjà un défi immense en soi, donc conjuguer intégration et croissance externe en même temps (à ce rythme, qui plus est), ne doit pas être une mince affaire.

Autant de questions dont j'imagine que, dans le métier, beaucoup d'autres que moi doivent se poser, Voici donc ce qu'il m'a répondu (je le cite avec son accord) :
Vous soulevez une question qui est la plus difficile qui soit dans un schéma de développement rapide organique et externe.  
Des éléments de réponse : 
  • Plus vous êtes gros, plus vous densifiez les fonctions supports (IT / R&D / marketing / finance / RH) et plus vous simplifiez, étonnamment, les arrivées suivantes. Les intégrations sont réussies par les fonctions supports, moins par les fonctions commerciales et de production, par définition plus autonomes et indépendantes. 
  • Plus vous êtes gros, moins votre risque d’exposition à un secteur / un pays / une équipe / une personne pèse, ce qui permet de mieux accepter et intégrer la notion de risque inhérente à une croissance externe, par définition source d’inconnues – la résultante est qu’en ajoutant des forces à l’écosystème, vous devenez meilleur de pleins de facteurs, financiers et non financiers. 
  • Plus vous faites d’acquisitions, plus vous vous confrontez à des schémas similaires de courbe en J (cela se passe mal au départ, mieux ensuite), à des overlaps de couts fixes que vous pouvez optimiser, à des culture commerciales / productions, dont vous pouvez tirer le meilleur des 2 côtés. 
  • Au global, the bigger is better, à condition de conserver son ADN de taille acceptable, à condition de mettre la priorité absolue sur la satisfaction absolue du client avant tout, à condition de toujours considérer que sans chaque salarié, son intelligence, son implication, et son envie sont la clé de voûte de tout – nous sommes dans une industrie de service, donc d’humain, vous n’êtes rien sans le meilleur de l’homme. 
  • Plus vous grossissez, plus vous devenez humble, tout simplement – j’ai conscience de l’absurdité du propos mais je donne un sens à la seule phrase qui fasse écho chez nous, qui vient de Bolloré de mémoire : sois fort avec les forts, et humble avec les autres 😉 
Voilà en résumé ce qui guide notre action.
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Chapeau ! En conclusion, je salue avec reconnaissance la disponibilité, l'ouverture d'esprit et la gentillesse de M. Benjamin du Fraysseix, une attitude trop rare dans notre métier (largement confirmée lorsqu'il a de nouveau répondu à toutes mes questions sur TextMaster, et aujourd'hui encore...), et lui souhaite de parvenir à son objectif de 200 millions d'euros de C.A. à l'horizon 2020 et, surtout, après autant de croissance, de consolider son groupe dans la continuité. Mais compte tenu de la cohérence dont il a déjà fait preuve depuis le début de son chemin, je trouve que c'est là une "belle ambition", pour une "belle initiative" :

Faire de Technicis le premier groupe européen (français, c'est déjà fait !) de la traduction professionnelle !

Il était troisième européen il y a un an, donc il ne devrait plus être loin du but, en attendant d'intégrer le top 5 mondial du secteur (actuellement il est déjà dans le top 10...).

Gardez le cap, et bon vent, M. du Fraysseix...




P.S. Selon AranchoDoc, l'une des sociétés de la galaxie Technicis, le groupe compte désormais plus de 6000 clients et 700 collaborateurs dans 13 pays, en Europe (Belgique, République tchèque, Angleterre, Finlande, France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Espagne et Suisse), en Amérique du Nord (Canada et États-Unis) et en Asie (Chine).

Par ailleurs, il est prévu de réunir toutes ces acquisitions (sauf TextMaster, si j'ai bien compris) sous un même nom de marque, qui est déjà créé et sera dévoilé en septembre. Rendez-vous est pris pour l'analyse de ce nouveau nom pour le groupe, qui ne s'appellera donc plus Technicis mais...
et qui devrait être organisé autour de cinq pôles, ou plutôt de 5 divisions “métier” fortes : digital & luxe, finance & juridique, industrie & énergie, pharma & médical, et services.

Quant à intégrer le top 5 mondial, même en doublant le C.A. actuel à l'horizon 2020, pour l'instant ça me semble être davantage un vœu pieu, voire une exagération journalistique ou marketing, plutôt qu'une possibilité réelle, vu la réalité actuelle (pour la situation française en général, voir ici) :


Donc, de même que Telelingua n'était que dans le top 50 actuel (ce qui n'est déjà pas si mal, mais non point dans le top 25 comme je le lis un peu partout), à la limite intégrer d'ici deux ans le top 10 mondial en bon dernier serait plus réaliste, en même temps qu'un résultat absolument formidable pour le premier groupe français de traduction !

Mais toujours dans cette même veine, Technicis veut intégrer le top 5 mondial est le surtitre d'un article [paru le 26 juillet dans le dernier numéro de Trends (Tendances), magazine belge d'économie et finances], signé Gilles Quoistiaux, qui nous apporte une lumière intéressante sur le rachat de Telelingua :
L’intégration de Telelingua dans Technicis est également liée aux progrès phénoménaux que font les logiciels de traduction automatique, notamment sous l’impulsion des géants Google et Microsoft. Un groupe d’une taille plus importante sera mieux armé pour investir dans les outils technologiques indispensables pour rester à la pointe d’un secteur bousculé par l’intelligence artificielle. C’est dans ce sens que Technicis a récemment racheté TextMaster...
Voir la réponse que M. Benjamin du Fraysseix apportait à ma quatrième question en octobre 2017 :

Q. Côté technique, votre groupe déploie-t-il déjà des solutions de traduction automatique, et se positionne-t-il déjà sur l'intelligence artificielle, des technologies qui révolutionnent notre métier dès aujourd'hui, et le révolutionneront demain plus encore ? 

R. Je ne peux et veux pas trop communiquer sur le sujet ;) 

Les faits parlent pour lui !


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